LUMIÈRE SUR…
Choisir c’est renoncer et malheureusement, lorsque nous avons défini quel·le candidat·e de l’appel à participer serait publié·e dans la revue, il nous a fallu en éliminer d’autres. Toutefois, certains travaux nous avaient convaincus. C’est pourquoi nous avons décidé de créer la page « Lumière sur… ».
Celle-ci a pour vocation de mettre en avant, pour une durée d’un mois, une série photographique et un texte qui nous ont marqué·es.
Celle-ci a pour vocation de mettre en avant, pour une durée d’un mois, une série photographique et un texte qui nous ont marqué·es.
Traces. Rémanences. Antoine Capriski et Romain Sciacca nous invitent en des lieux où l’image n’est pas ce qu’elle dit. Entre fantôme photographique issu de l’apocalypse et monde en-deçà du monde, il règne dans ces deux travaux quelque chose du non-dit et de l’indicible. Perceptions à venir : l’Outremonde n’existe que parce qu’on y consent.
Romain Sciacca – Qui sommes nous quand nous ne sommes pas nous-même ?












Sept ans que je veille sur les archives du Mémorial de la Paix d’Hiroshima. Je classe ce que
les familles confient — objets calcinés, lettres, photographies. Des milliers de visages que je
connais mieux que les vivants.
Un mardi de novembre, une enveloppe kraft sans expéditeur. Deux tirages argentiques. Une
ombre humaine sur un mur de pierre — j’ai déjà vu des ombres nucléaires ; ces silhouettes
que le flash thermique a gravées dans la ville. Mais celle-ci a bougé. Premier tirage : les bras
pendent le long du corps. Second : ils sont levés. Même brûlure. Comme si l’ombre avait
respiré entre les deux prises.
Les métadonnées ne mentent pas. Mamiya 6, pellicule Fuji, 1963. Les grains d’argent sont
authentiques.
Au dos de l’enveloppe, une adresse à Nobori-chō.
L’appartement n’a plus de locataire. La serrure cède. Des tirages tapissent les murs — la
même ombre de face, de trois quarts, de nuit. D’une image à l’autre, la silhouette s’est
déplacée le long de la pierre, feuilletée par la lumière comme les pages d’un livre.
Un Mamiya sur trépied dans l’angle, objectif braqué vers le dôme. La poussière s’est déposée
sur le boîtier mais pas sur la lentille.
Je colle mon œil au viseur.
Le flash est encore là. Non pas son souvenir, mais la lumière elle-même, suspendue dans le
ciel d’août, si blanche qu’elle a dissous les couleurs. En dessous les ombres longent les
façades, pareilles à des passants qui auraient oublié qu’ils ont disparu.
J’écarte mon visage. Dans ma bouche, un goût de fer cuit.
Sur la cloison, à la craie : Il fait beau.
Des traces de pas dans la poussière, en cercle. Le photographe n’est jamais parti. Il est là,
replié dans une strate que mes yeux ne traversent pas, l’index sur le déclencheur pour
l’éternité.
Je tire la porte. Classe les tirages sans cote.
Le soir pourtant, seul dans les réserves, il m’arrive de les sortir. De les tenir contre la lampe
de tri, très près. Dehors la rivière Motoyasu passe, et je ne sais pas quelle heure il est.
les familles confient — objets calcinés, lettres, photographies. Des milliers de visages que je
connais mieux que les vivants.
Un mardi de novembre, une enveloppe kraft sans expéditeur. Deux tirages argentiques. Une
ombre humaine sur un mur de pierre — j’ai déjà vu des ombres nucléaires ; ces silhouettes
que le flash thermique a gravées dans la ville. Mais celle-ci a bougé. Premier tirage : les bras
pendent le long du corps. Second : ils sont levés. Même brûlure. Comme si l’ombre avait
respiré entre les deux prises.
Les métadonnées ne mentent pas. Mamiya 6, pellicule Fuji, 1963. Les grains d’argent sont
authentiques.
Au dos de l’enveloppe, une adresse à Nobori-chō.
L’appartement n’a plus de locataire. La serrure cède. Des tirages tapissent les murs — la
même ombre de face, de trois quarts, de nuit. D’une image à l’autre, la silhouette s’est
déplacée le long de la pierre, feuilletée par la lumière comme les pages d’un livre.
Un Mamiya sur trépied dans l’angle, objectif braqué vers le dôme. La poussière s’est déposée
sur le boîtier mais pas sur la lentille.
Je colle mon œil au viseur.
Le flash est encore là. Non pas son souvenir, mais la lumière elle-même, suspendue dans le
ciel d’août, si blanche qu’elle a dissous les couleurs. En dessous les ombres longent les
façades, pareilles à des passants qui auraient oublié qu’ils ont disparu.
J’écarte mon visage. Dans ma bouche, un goût de fer cuit.
Sur la cloison, à la craie : Il fait beau.
Des traces de pas dans la poussière, en cercle. Le photographe n’est jamais parti. Il est là,
replié dans une strate que mes yeux ne traversent pas, l’index sur le déclencheur pour
l’éternité.
Je tire la porte. Classe les tirages sans cote.
Le soir pourtant, seul dans les réserves, il m’arrive de les sortir. De les tenir contre la lampe
de tri, très près. Dehors la rivière Motoyasu passe, et je ne sais pas quelle heure il est.
8h15
Antoine Capriski
Antoine Capriski
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