LUMIÈRE SUR…
Choisir c’est renoncer et malheureusement, lorsque nous avons défini quel·le candidat·e de l’appel à participer serait publié·e dans la revue, il nous a fallu en éliminer d’autres. Toutefois, certains travaux nous avaient convaincus. C’est pourquoi nous avons décidé de créer la page « Lumière sur… ».
Celle-ci a pour vocation de mettre en avant, pour une durée d’un mois, une série photographique et un texte qui nous ont marqué·es.
Celle-ci a pour vocation de mettre en avant, pour une durée d’un mois, une série photographique et un texte qui nous ont marqué·es.
La série photographique de Gil Barez, le texte de François Chollet évoquent chacun à leur manière une échappée à travers un monde du bord du monde. Chez l’un c’est un espace immense, un refuge d’humanité, chez l’autre une fuite inachevée.
Ainsi, ils se répondent, échos de forêts percées, de lumières à atteindre.
Ainsi, ils se répondent, échos de forêts percées, de lumières à atteindre.
Gil Barez – Moment of grace












Je fuyais. Je fuyais mon propre pays, les insomnies sauvages, la guerre et les massacres. Je fuyais dans la boue des campagnes, poursuivi par la violence terrifiante des armées en guerre, par des chiens de chasse, par le tir rauque des mitrailleuses.
Je dévalais la pente au cœur de l’hiver. Hiver de givre et de terreur abattu sur ma vie en sursis. Je voulais atteindre la frontière, derrière la forêt. Je m’échappais, les yeux emplis de larmes, bouleversé par la nostalgie des bonheurs perdus, par la poésie de ce qui fut, par ces sentiments désordonnés mêlés à la course précipitée de mes pas, par le martèlement de mon cœur. Je voulais vivre. L’instinct de conservation me poussait à courir et je courais, et je m’encourageais à courir, et l’herbe était glacée à mes pieds, et la frontière se rapprochait.
Je cherchais la forêt du regard, à travers les tourbillons du brouillard. Les mitraillettes ont crépité , avec ce curieux ricochet des balles dans le ciel gris, impact mat et limpide. Je me suis jeté à terre. Une ombre noire m’a dépassé, elle s’est retournée en grimaçant. J’ai cru voir la mort courir à ma place. Elle a disparu dans la saleté du ciel, je l’ai entendu crier : « Relève -toi ! ». Je me suis relevé, j’allais maintenant à pas lents, à tâtons, avec à hauteur de visage des nuages sombres, poussés par un vent nouveau, acre et solitaire.
J’ai crié à mon tour : « Attends-moi ! ». Une rafale d’arme légère m’a répondu. J’ai deviné la silhouette d’un arbre, un bosquet, la frontière, c’était la survie, devant moi, quelques pas encore. J’ai trébuché, j’ai senti les balles, plusieurs chocs, brûlants, là, là et là, et je suis mort, dans cette pente herbeuse et trempée de rosée, et trempée de sang.
C’est comme ça que j’ai traversé le bord de l’univers.
Je dévalais la pente au cœur de l’hiver. Hiver de givre et de terreur abattu sur ma vie en sursis. Je voulais atteindre la frontière, derrière la forêt. Je m’échappais, les yeux emplis de larmes, bouleversé par la nostalgie des bonheurs perdus, par la poésie de ce qui fut, par ces sentiments désordonnés mêlés à la course précipitée de mes pas, par le martèlement de mon cœur. Je voulais vivre. L’instinct de conservation me poussait à courir et je courais, et je m’encourageais à courir, et l’herbe était glacée à mes pieds, et la frontière se rapprochait.
Je cherchais la forêt du regard, à travers les tourbillons du brouillard. Les mitraillettes ont crépité , avec ce curieux ricochet des balles dans le ciel gris, impact mat et limpide. Je me suis jeté à terre. Une ombre noire m’a dépassé, elle s’est retournée en grimaçant. J’ai cru voir la mort courir à ma place. Elle a disparu dans la saleté du ciel, je l’ai entendu crier : « Relève -toi ! ». Je me suis relevé, j’allais maintenant à pas lents, à tâtons, avec à hauteur de visage des nuages sombres, poussés par un vent nouveau, acre et solitaire.
J’ai crié à mon tour : « Attends-moi ! ». Une rafale d’arme légère m’a répondu. J’ai deviné la silhouette d’un arbre, un bosquet, la frontière, c’était la survie, devant moi, quelques pas encore. J’ai trébuché, j’ai senti les balles, plusieurs chocs, brûlants, là, là et là, et je suis mort, dans cette pente herbeuse et trempée de rosée, et trempée de sang.
C’est comme ça que j’ai traversé le bord de l’univers.
De l’autre côté de la frontière
François Chollet
François Chollet
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